Nommer les démons.

Un mois très exactement après la catastrophe qui a frappé l’Amérique, cette nouvelle publication lancée symboliquement le 11 octobre 2001 vise l’exploration des dimensions psychologiques et spirituelles de la crise mondiale qui se profile à l’heure actuelle.

« Dimensions Intérieures de la Guerre », un titre percutant, voire choquant? C’est pour nommer les démons, pour dire les choses telles qu’elles sont aujourd’hui que nous avons choisi d’avertir le lecteur: ici, point de complaisance ni d’attitude « politiquement correcte » ou bien-pensante. Cette publication s’adresse aux lecteurs soucieux d’explorer l’ombre de nos sociétés tout en cherchant à reconnaître les forces positives qui changent le monde tous les jours.

Nous sommes animés par la conviction que si tout conflit repose sur des sentiments et des visions du monde antagonistes, celui qui domine l’actualité des trente derniers jours ne fait pas exception à la règle. Toutefois, les médias conventionnels semblent trop affairés pour se tourner vers ce qui gît selon nous au cœur de la tourmente: la psyché humaine avec ses ressorts tumultueux, viscéraux et contradictoires élancés dans la quête inachevée d’un bonheur que les uns croient pouvoir trouver dans un confort matériel plus précaire que jamais et d’autres dans un hypothétique salut éternel.

Nous croyons que ce n’est qu’en prenant conscience et en transformant ce qui vit à l’intérieur des êtres humains, tant au niveau individuel que collectif, que l’on pourra se hisser au-delà du cercle vicieux dans lequel nous tourbillonnons. “Nous”, car dans la société globale d’aujourd’hui, avec une économie mondialisée, une culture globalisée et un terrorisme international, nous sommes tous embarqués sur un même radeau à la dérive. « Tu dois être le changement que tu veux voir dans le monde », disait Gandhi.

Nous avons démarré sur des chapeaux de roue pour répondre rapidement à ce que nous considérons comme un besoin urgent de réflexion profonde pour tous ceux qui veulent contribuer à faire évoluer nos sociétés en évoluant eux-mêmes. Les enjeux du moment sont très grands et nous ne pouvons que souhaiter que beaucoup de personnes en prennent conscience.

Cette revue mensuelle propose de servir de plate-forme où pourront être explorés, traqués, caressés, confrontés et peut-être élucidés des ressorts psychiques et spirituels trop mal compris d’un monde emporté par les excès du fanatisme, de l’angoisse, de la colère et de l’intérêt à court terme, tous aveugles à des degrés divers.

Nous présenterons des points de vue fort variés, issus de disciplines et de visions du monde très diverses. Des sciences humaines aux grandes traditions religieuses et spirituelles, en passant par des interprétations ésotériques comme l’astrologie, nous mettrons un point d’honneur à cumuler des approches conventionnelles et d’autres, plus controversées. Pourquoi cette combinaison? Parce que, tout en aspirant à un esprit de méthode et une certaine objectivité, nous reconnaissons qu’il existe, au-delà du savoir moderne et postmoderne, des approches et des méthodes d’investigation encore peu connues en Occident qui y connaissent cependant un certain renouveau.

Cela étant dit, il s’agit non pas de faire une propagande dans un sens ou dans un autre, mais plutôt de faire l’inventaire des différentes approches qui soulignent le rôle de l’intériorité humaine, de les présenter au public et au besoin d’en faire la critique pour laisser au lecteur le soin de juger ce qui peut apporter de la lumière sur sa compréhension de la guerre qui est en train d’être livrée tant sur les champs de bataille militaires et diplomatiques que dans les consciences.

Sacha Horowitz

Interview avec Paule Salomon:

"Terrorisme et Guerre des Sexes."

Paule Salomon, vous êtes philosophe et thérapeute. Votre vocation consiste à aider hommes et femmes à se retrouver les uns les autres mais aussi à s’enraciner dans leurs identités respectives. Plus généralement vous aidez les gens à guérir de leurs blessures pour devenir créateurs et non victimes de leurs vies. Comment votre perspective vous éclaire-t-elle sur les événements récents qui ont secoué le monde ?

J’ai la sensation de disposer d’éléments de décodage en profondeur car je travaille depuis une dizaine d’années sur la guerre des sexes, ses possibilités de résolution, les différences homme/femme et masculin/féminin. Ce qui se passe en Afghanistan constitue une démonstration flagrante de ce que je souligne. Pour moi la guerre entre les peuples a sa racine dans le conflit millénaire qui oppose l’homme et la femme, ce qu’on appelle la guerre des sexes.

A une époque où les femmes émergent de leur engloutissement et de leur soumission patriarcale dans les pays occidentaux, un pays tout entier met les femmes en coupe réglée, emprisonne leur visage sous un grillage, les réduit au rôle de reproductrice silencieuse et cloîtrée. Ce même pays tente de fabriquer des guerriers comme il n’y en a plus, des guerriers fanatiques qui méprisent la vie et cherchent la mort comme exploit suprême. C’est un retour aux archétypes les plus archaïques qui sous-tendent notre histoire d’humanité.

Nous souffrons toujours aujourd’hui d’une peur de la différence qui engendre méfiance, opposition et guerre, la tolérance n’est souvent qu’un horizon, les hommes et les femmes se combattent et ce combat structure les formes de civilisation. Il n’est pas terminé en Occident mais il prend des formes nouvelles de plus en plus conscientes et nous tentons de construire des ponts, des arches d’alliance. Ce tissage conscient montre déjà ses possibles et ses réussites même si les couples continuent de se déchirer dans leur nouvelle intimité.

Et parallèlement à cette émergence une régression surgit, caricaturale, inhumaine, impensable même. Car dès que l’archaïsme émerge, la notion de toute puissance l’accompagne. Les guerriers fanatiques rêvent de toute-puissance et la force de leur foi les rend dangereux et mortifères. Thanatos montre sa puissance sur Eros. Les forces de destruction sont «addictives », fascinantes, difficiles à juguler dès qu’elles ont révélé leur côté jouissif.

Les tours sont un symbole phallique et triomphant, provocant même, dans la mesure où l’élancement vers le ciel a longtemps été réservé aux temples et aux cathédrales, donc aux manifestations de foi religieuse. Dans une conception patriarcale le ciel représente la lumière et la terre l’obscurité. Ces tours dédiées aux affaires et à l’argent représentent un symbole impie. Et pourtant plus profondément il s’agit de la même déclinaison d’un fondement patriarcal, d’un culte à l’érection du pouvoir qui peut conduire au mépris de l’humain et de la vie.

Deux visions partielles du monde s’affrontent, deux possibilités explosives pour l’humanité combattent pour avoir raison. Très masculines l’une et l’autre elles montrent leurs limites et elles sont dépassées l’une et l’autre. Il n’en reste pas moins que dans les faits immédiats l’un est l’agresseur, l’autre est la victime. Mais il serait puéril d’en rester là. Aussi innommables et impardonnables que soient ces attentats nous ne pouvons pas blanchir l’un et noircir l’autre.

La dualité du bien et du mal fait partie des pièges de civilisation. Tant que nous en restons sur le plan mondial à ce niveau d’analyse nous resterons assis sur une poudrière dans tous les conflits.

Que s’est-il passé le 11 septembre 2001 ? Les terroristes sont-ils l’ombre des occidentaux ? Sont-ils le pendant naturel et manifeste d’un Occident qui depuis le siècle des Lumières aurait trop rapidement tenté de jeter aux oubliettes ses propres tendances rétrogrades et fanatiques, sa propre ombre ?

N’oublions pas que ces terroristes sont à la fois des hors-la-loi sur la scène internationale et des serviteurs de Dieu dans leur propre système de croyances. Ils se vivent comme la lumière de l’Occident même si l’Occident les accuse de représenter des forces obscurantistes. La majorité des Occidentaux sont d’ailleurs bien loin de considérer les terroristes comme des ombres d’eux-mêmes. Ils ne se reconnaissent pas en eux, ils auraient plutôt tendance à les regarder comme des monstruosités ne méritant pas le nom d’humanité. Il importe d’ailleurs de ne pas faire d’assimilation entre terroriste et fanatique même si on peut être à la fois l’un et l’autre, on peut aussi être l’un sans l’autre.

Le terroriste n’obéit pas nécessairement à un ordre ou à un idéal, il peut être au service de l’anarchie. Le fanatique représente une cohérence théologique. L’alliance de ces deux caractéristiques est assurément redoutable car la bonne conscience, la foi dans la juste cause donne une énergie hors norme. La fin justifie les moyens. Toutes les guerres les plus terribles ont été menées au nom de la vérité religieuse.

Le développement personnel a mis l'accent depuis une trentaine d'années sur le pouvoir des croyances au sens large. Il apparaît que chacun crée sa réalité en fonction de son système de croyances. Nous naissons tous ainsi coiffés d’un chapeau de croyances qui appartient à notre milieu et à notre éducation ; devenir soi-même consiste à se libérer d’un certain nombre de croyances limitatives qui sont réexaminées au fur et à mesure de sa croissance intérieure. Les luttes pour les «meilleures » croyances ont toujours été d’une grande âpreté.

A défaut de richesse économique, certains musulmans ont ainsi développé une foi fanatique et prosélyte redoutable qui ne respecte plus la vie, ni la leur, ni celle des autres. Cet extrémisme n’est pas nouveau dans l’histoire, il est le pouvoir du pauvre. L’occident matérialiste devient une cible décadente et corruptrice à abattre.

Chacun appelle ombre la partie de soi qui est reniée, non reconnue, non acceptée. Les Occidentaux se sont éloignés dans le processus historique de ce fanatisme tueur qu’ils ont expérimenté dans certaines guerres fratricides, guerre de religion ou guerre de territoire, et ils se sont éloignés aussi de leurs pratiques religieuses. Par leur matérialisme et leur laxisme sexuel ils incarnent l’ombre pour ceux qui prêchent d’autant mieux l’ascèse qu’ils sont démunis. Les projections sont donc réciproques, chacun incarne le mal pour l’autre ce qui constitue un absolu redoutable dans un conflit. Comment se comprendre quand deux systèmes de vérité s’affrontent et que l’enjeu est d’avoir raison ?

Il n’y a rien à justifier. Les terroristes ne sont pas l’ombre oubliée de l’Occident se rappelant à lui par un attentat pour provoquer une nouvelle prise de conscience. Même si cette idée est séduisante.

Deux niveaux de développement s’opposent, deux conceptions masculines du monde, deux folies partielles coupées l’une et l’autre de leur féminin mais de façon différente, deux logiques de pouvoir et d’exclusion dans lesquelles des milliers de gens ne se reconnaissent plus, deux modes périmés d’existence qui s’affrontent pour ne pas tourner en rond stérilement.

Peut-on faire des parallèles avec des mythologies anciennes ?

Effectivement nous pouvons revenir aux mythes pour tenter d’éclairer cette délicate question. Le dieu égyptien Osiris a un frère Seth qui représente son ombre. Autant Osiris symbolise la partie humide et printanière, la fécondité du végétal autant Seth est desséché et aride comme les terres brûlantes du désert. Seth tend un piège à Osiris et interrompt son règne terrestre en le coupant en quatorze morceaux. Osiris survivra à ce démembrement qui symbolise aussi le voyage dans l’inconscient grâce à l’aide de ses sœurs-épouses, Isis et Nephtys. Un enfant naîtra de sa résurrection, c’est Horus que Seth continuera à poursuivre. Horus l’enfant divin est victorieux de Seth mais lorsqu’il amène Seth enchaîné devant Isis pour que celle-ci le tue, elle refuse et libère Seth. L’ombre est la garante de la clarté. Elle ne doit pas être éliminée de la création.

Est-il réaliste d’évoluer vers toujours plus d’éthique, de droits de l’homme et de conscience humanitaire, ou l’être humain ne peut-il se passer d’une part de cruauté et de souffrance ?

Nous pouvons tenter d’avancer vers toujours plus de paix intérieure et extérieure, il n’est pas impossible que les conflits armés disparaissent de la planète mais la vigilance sera toujours de mise. Les grandes composantes d’affirmation de la nature humaine auront toujours à se conjuguer à des forces sociales et nous aurons besoin d’apprendre à aimer comme nous apprenons à marcher ou à nager.

Comment interpréter le langage de Bush : « un combat monumental du Bien contre le Mal », « soit vous êtes contre nous, soit vous êtes avec nous » ? Saine fermeté ou simplification dangereuse ?

Bush est le dépositaire d’un ordre patriarcal bien rodé et en apparence au moins, il n’est même pas dans le cas de figure des hommes de sa génération qui ne ressemblent en rien à leur père et qui ne se reconnaissent pas dans ses valeurs. Il incarne une continuité dynastique et politique d’une Amérique qui se regarde complaisamment dans son propre miroir conservateur. Derrière cette cuirasse de détermination il n’est probablement pas sans états d’âme et je me souviens du visage de sa femme approuvant le discours des autorités religieuses demandant qu’on diffère une riposte trop rapide et trop systématique. A notre époque où les connaissances psychologiques se sont développées, où les arcanes de l’inconscient sont explorés, il paraîtrait normal qu’un politique ne s’en tienne pas à ces notions primaires du bien et du mal. Entre des termes contradictoires, il existe une troisième voie. La remise en cause est aujourd’hui une grandeur. Si l’Amérique s’interrogeait sur ses propres actes terroristes, sur son hégémonie, sur les manières de respecter l’individualité des peuples et des cultures, elle tiendrait véritablement le rôle de nation civilisée dont elle se réclame.

Quel genre d’homme Bush vous paraît-il ? Un brave père pour sa nation ou le brave fils de son propre père, ancien président lui-même.

Tout ce que je pourrais souhaiter c’est qu’à ce niveau de responsabilité un homme ne soit pas choisi pour son amour du pouvoir mais pour sa capacité à donner de l’amour dans sa façon d’exercer le pouvoir. Je crains que dans le contexte actuel il ne puisse exercer ce poste que parce qu’il a toutes les qualités d’un tueur élégant et discret. Cela dit la fonction crée parfois l’organe. Il se trouve dans un point de convergence et il synthétise les influences du moment. Espérons que l’importance du danger lui donne la grâce de la sagesse.

Les Américains ont été victimes d’un coup énorme porté non seulement à des vies humaines mais à la fierté et au sentiment de sécurité de leur nation. Même si une évaluation pondérée des choses est en train de se faire dans les hautes sphères, que peuvent-ils faire de plus pour arriver à co-créer un monde moins polarisé et ne pas réagir en tant que victime uniquement ? De quoi doivent-ils prendre conscience ?

Toujours sur le plan de la connaissance individuelle nous savons très bien que la grande tentation pour chacun d’entre nous consiste à accuser autrui ou le monde extérieur de nos malheurs, de nous enfoncer dans la plainte ou de nous cliver dans une révolte, dans une revanche. L’un des grands passages de la conscience humaine consiste précisément à basculer de la victime au créateur, de la revendication à l’affirmation paisible de sa force. Si je me vis victime d’une agression, d’une manipulation je suis tenté d’entrer dans la logique de revanche «œil pour œil, dent pour dent » mais je peux aussi passer à un autre niveau de conscience. Je cherche comment faire de cette blessure une perle. Comment utiliser cette énergie de révolte pour construire et non pour détruire ? Quelle remise en question puis-je faire pour ne pas reproduire cette situation de victime ? Car si je réponds au terrorisme par un autre terrorisme j’entre dans un cercle vicieux, je fais le jeu de l’adversaire.

L’Amérique n’a rien à gagner à faire une guerre à un peuple déjà à genoux, par contre elle peut renforcer les mesures de protection et de contrôle de son territoire, poursuivre les noyaux terroristes, mettre en place des cercles d’écoute pour mieux comprendre les besoins du peuple afghan, respecter sa fierté, mettre en place aussi des cercles d’écoute des femmes, apporter des mesures d’hygiène et d’éducation.

Il n’y a pas de possibilité de sortir d’un conflit sans que les deux parties gardent la tête haute, sans que chacun d’eux prenne sa part d erreur, sa part d’ombre. Si les instances internationales travaillaient en ce sens nous aurions plus de chance de pacifier la planète.

Le terme Jihad ou guerre sainte s’aborde de différentes manières au sein de l’islam. Au niveau le plus élémentaire il s’agit de combattre par les armes pour défendre l’islam quand il y a une attaque. Les plus radicaux parlent de répandre l’islam par la violence. Cependant pour les Soufis et d’autres musulmans le vrai Jihad consiste à combattre ses mauvais penchants ou les entités démoniaques, affamées ou puissantes qui s’infiltrent dans toute âme imparfaite. Mais une vision plus subtile peut-elle séduire des jeunes hommes déshérités dans des sociétés aux perspectives si sombres ? N’est-il pas plus excitant et séduisant d’arborer une mitraillette que de méditer sur ses propres travers ?

L’un n’exclut peut-être pas l’autre. Mais vous avez raison les interprétations sommaires et au premier degré sont toujours beaucoup plus populaires que les mouvements intérieurs de mise en cause de soi. Rassembler en désignant un bouc émissaire à abattre reste le moyen le plus efficace de fédérer. Le procédé qui consiste à désigner l’Amérique comme la cause de tous les maux, aussi sommaire soit-il ne manque pas d’efficacité pour des gens qui n’ont rien à perdre et qui ne tiennent même pas à leur vie. Le combat avec eux devient très inégal. Ce mépris de la vie n’est pas sans relation avec l’enfermement des femmes et le refoulement du féminin.

Le Jihad radical et le terrorisme islamiste sont-ils de nature strictement masculine ou des femmes pourraient-elles faire d’aussi bonnes martyrs ? Il y a eu des cas d’attentats-suicides par des femmes fondamentalistes. Les femmes qui éduquent leur fils à devenir des combattants-suicidaires jouent-elles un rôle important dans cet endoctrinement ou ne font-elles que jouer le jeu des hommes ?

Ce n’est pas la première fois dans l’histoire que des femmes se comportent en parfaites secondes des hommes et l’on sait par exemple que le catholicisme leur doit beaucoup même si elles sont interdites de prêtrise. En ce qui concerne les Afghans je sais peu de chose à ce sujet et tous les camps d’endoctrinement sont strictement masculins. Il ne semble pas que les femmes jouent un rôle actif dans cette histoire, elles subissent trop d’interdits et sont les sujets d’une méfiance constante.

L’Afghanistan des Talibans est-il un pays où il n’y a pas de femmes ? Invisibles et voilées comme elles le sont jusqu’à devoir cacher leur visage, un voyageur pourrait ne jamais avoir la preuve qu’il existe des femmes en Afghanistan ! Pourquoi et comment une société en arrive-t-elle à complètement nier le féminin ?

C’est une longue histoire qui dure depuis quatre mille ans et plus, c’est l’histoire du patriarcat. Dans la logique patriarcale la femme est tolérée, suspectée de tous les maux, qu’elle s’appelle Eve ou Pandore. Les hommes pour devenir de bons guerriers refoulent leur féminin, leur sensibilité, leur vulnérabilité. Les trois grandes religions monothéistes ont en commun ce rejet du féminin. L’islam a développé aussi cet antagonisme entre l’homme et la femme au point que les femmes entre elles appellent l’homme, l’ennemi. Mais le Prophète semblait porter la femme en estime et la réalité des couples est plus complexe. Mais les Talibans ont poussé à l’extrême un germe qui restait nuancé, et l’enfermement de la femme est censé favoriser l’intégrité de la virilité masculine.

En écrivant « Les Hommes Se Transforment » j’analysais l’évolution masculine et l’intégration nouvelle du féminin qui donnait naissance à des hommes plus sensibles, plus aimants, plus proches de leurs femmes et de leurs enfants. Mais en même temps je pressentais une régression quasi inévitable. Dans le chapitre intitulé la situation planétaire j’écrivais : "la situation occidentale et planétaire est toujours en crise d’anima [le féminin intérieur et spirituel de l’homme, NDLR]. La férocité de la Grande Déesse Mère a encore besoin de resurgir pour devenir consciente, pour être regardée, chevauchée. D’autre part l’anima de l’homme reste enfermée, elle est captive et tyran de l’homme moderne, de l’homme éclairé. Le principe masculin ne se dégage que progressivement de l’animus de la Déesse Mère. Il émerge de sa fusion primitive. Le fils-amant a fondé le Dieu-Père en se calquant sur l’animus dévorant de la Déesse Mère. Notre société patriarcale est crée sur le Zeus hellénique et le Yahvé hébraïque.

La masculinité de l’homme éclairé aujourd’hui reflète encore les sauvageries d’une féminité primitive refoulée... Il faut s’attendre dans les années à venir à un retour du refoulé, au maintien du dominant-dominé et d’une civilisation sacrificielle. Partout où les femmes sont encore muselées, voilées, enfermées, il n’y a pas d’avancée possible et le pire est à craindre. » Les Talibans semblent aux prises avec ce refoulement primitif du fils-amant qui tente de devenir un père, un guerrier en enfermant les femmes, et avec le refus de la féminisation de la société occidentale, féminisation qu’ils assimilent à une décadence. Cette double contrainte gouverne souterrainement leur décision de rétrécir l’univers féminin. Comme toujours la justification théologique ne vient que renforcer un besoin pulsionnel. Pour faire un guerrier capable de mourir pour sa cause il faut l’éloigner de sa femme, de sa famille et de son propre féminin intérieur.

Comment pourrait-on réintroduire le féminin dans des sociétés très patriarcales comme il en existe au Moyen-Orient et ailleurs ?

Tout passe par la libération des femmes, par leur instruction, par la solidarité entre les femmes d’Orient et d’Occident et la manière dont les premières peuvent évoluer en respectant leur tradition spécifique. C’est l’émergence des femmes qui a fait bouger l’identité masculine en Occident ; il en sera de même pour l’Orient.

 

A lire de Paule Salomon :

La Sainte Folie du Couple
Les Hommes se Transforment
La Femme Solaire

(Editions Albin Michel)


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